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Antoine RAAB (1913 – 2006)

Résistant allemand et footballeur réfugié à Treillières en 1943 – 1944

Stuttgart 1933 : 45 000 personnes se pressent dans le stade de football pour soutenir la Mannschaft (l’équipe nationale). C’est l’équipe nationale junior qui joue en lever de rideau. Les footballeurs s’alignent au centre de la pelouse. On hisse le drapeau à croix gammée. Spectateurs et joueurs font le salut nazi, sauf un, et pas le moindre, le capitaine de l’équipe : Anton Raab.

Anton Raab photoNé  16 juillet 1913, à Francfort-sur-le-Main, il porte le maillot n° 9 de l’Eintracht-Francfort, l’un des meilleurs clubs du pays (vice-champion d’Allemagne 1932). Raab est l’un des grands espoirs du football allemand.

Etudiant en architecture, né dans une famille de 4 enfants c’est un homme de conviction. Son père, ancien combattant de 1914-1918 a fait de lui un non-violent, un pacifiste. Puis il y a eu l’école : « Elève d’une école chrétienne, comme tout le monde, dira-t-il plus tard, je me suis dit que je n’ai pas le droit de tuer mon prochain et j’ai toujours suivi ce chemin ». Malgré son éducation religieuse il abandonne toute croyance à 19 ans, lorsqu’à l’occasion d’un déplacement à Hambourg il voit un prêtre bénir un sous-marin.

 

A partir de ce moment-là il ne rentre plus dans les églises.  Quand, dans ses dernières années  il venait assister aux obsèques de ses amis treilliérains il restait sur le parvis de l’église pendant la cérémonie religieuse.

La police nazie n’a pas apprécié le geste du capitaine de l’équipe nationale junior. Antoine Raab raconte : « Comme j’étais international junior ils ne pouvaient pas m’arrêter tout de suite. Ils m’ont surveillé. Au bout d’un an et demi ils m’ont pris à 4 h du matin chez ma mère et je n’ai pas revu mes parents pendant dix ans ». Détenu pendant onze mois il est torturé à plusieurs reprises si bien qu’en 1935 : « Le jour de Noël ils m’ont matraqué ; je voulais me pendre, je voulais finir ma vie parce que je ne voulais pas parler. Et c’est un gardien qui était de l’ancien système qui m’a observé ; il a ouvert la porte et il m’a dit : « Fais attention mon gars ! Bismarck est venu ; il est parti. Hindenburg est venu ; il est parti. Hitler est venu ; il partira. Si j’étais ton père je te mettrai une claque. Tu n’as pas le droit de te suicider ». Le jeune Antoine retient la leçon et décide de se battre.

Condamné à 15 ans de travaux forcés il est incarcéré à la forteresse de Kassel. Pendant neuf mois, laborieusement, il fabrique une clé qui lui permet de s’évader. Il trouve refuge chez une femme dont le mari a été fusillé par les nazis. Il y reste 15 jours le temps de préparer son évasion d’Allemagne. Par l’intermédiaire de son hôtesse il demande à son frère de lui fournir pour le 1er mai 1937 une moto avec un side-car, un uniforme de SS pour un homme de 1.84 m, et un drapeau nazi. Au jour dit, à 6 h du matin, vêtu comme un commandant SS il enfourche la moto et prend la direction de la frontière française soulevant sur son parcours des « Heil !Hitler ! ».

Il abandonne moto et uniforme dans un bois et arrive en France, à Forbach, sans un sou en poche et ne connaissant pas un mot de français. Après s’être réconforté d’une part de kouglof et de chocolat donnés par une femme compatissante il va traîner autour du stade de football. Les gendarmes l’interpellent et le relâchent après lui avoir donné l’adresse d’un avocat responsable local de la Ligue des droits de l’homme. Celui-ci lui fournit quelques papiers et un peu d’argent, de quoi prendre le train pour Paris. Pendant cinq jours il erre dans la capitale sans manger. Affaibli par son séjour en forteresse, il a perdu 14 kg, il fait un malaise et se retrouve à l’hôpital. Là un riche malade d’origine suisse, passionné de football, reconnait le jeune inter-droit de l’Eintracht-Francfort et le prend sous sa protection, lui offre gîte et couvert et lui procure une licence pour jouer en France malgré l’opposition de la fédération allemande. Antoine Raab signe au Cercle Athlétique de Paris (le CAP) qui évolue alors en Deuxième division française. Lors de son premier match, contre le Red-Star à Saint-Ouen, il est remarqué par le journaliste parisien Jean Eskenazi qui écrit dans sa chronique de « Paris-Soir » : « Une nouvelle étoile est née au firmament du football parisien ».

En 1938 le CAP fait une tournée dans l’Ouest : Lorient, Saint-Nazaire… Nantes où il est remarqué par le patron du principal club de la ville Joseph Geffroy, président de la Saint-Pierre . Celui-ci lui propose un poste de dessinateur au bureau d’études de l’entreprise de travaux publics Dodin. Antoine Raab devient nantais et l’année suivante la Saint-Pierre accède à la Division d’honneur grâce au talent de sa nouvelle recrue. L’homme impressionne par ses qualités athlétiques, l’intelligence de son jeu et ses qualités humaines qui le font apprécier de tous. Des clubs professionnels lui proposent un contrat mais A. Raab a donné sa parole aux dirigeants nantais.

Après la déclaration de guerre (3 septembre 1939) A. Raab est obligé de quitter l’entreprise Dodin qui travaille pour la Défense nationale. Il signe alors au Stade Rennais qui vient d’accéder à la Première division. Il n’y reste que très peu de temps car les autorités françaises décident du rassemblement des réfugiés allemands et autrichiens au camp de Meslay-du-Maine en Mayenne. A. Raab après un court séjour en prison à Vitré est envoyé à Montluçon, dans une usine d’armement, avec d’autres Allemands. En juin 1940, alors que les armées hitlériennes envahissent la France et approchent de Montluçon A. Raab reprend le combat antinazi. Un matin, lors du petit déjeuner, il monte sur une table du réfectoire et harangue les 250 ouvriers allemands présents : « La Liberté ou la Tyrannie ! » criet-t-il. Il termine : « Camarades, tous ceux qui sont pour Hitler et le régime vous pouvez rester ; tous ceux qui sont contre, je vous ordonne de partir ». Deux cents prennent alors avec lui le chemin de l’exode vers le sud.

A Cahors, où il s’est blessé en jouant au football, la police allemande vient pour l’arrêter à l’hôpital mais la sœur supérieure (religieuse en charge des infirmières) le cache dans sa chambre pendant trois jours et lui permet d’échapper à la prison. Après l’armistice il revient clandestinement à Nantes rejoindre sa fiancée. Pendant trois ans il va rester chez les parents de celle-ci, caché dans le grenier. Sur une machine à écrire  il rédige des tracts à l’intention des soldats allemands stationnés dans la ville : «  Camarades allemands, rentrez chez vous. Vos maisons brûlent. Vos femmes pleurent. Vos vaches sont mal nourries. Arrêtez le massacre ». Il les signe d’un « Comité Révolutionnaire des soldats allemands » dont il est l’unique membre. Le soir, il va jeter ses tracts par-dessus les murs du grand séminaire où sont logés des troupes d’occupation.

 A. Raab sort aussi de son grenier dans la journée, non sans risque. Il frôle plusieurs fois l’arrestation et doit parfois faire preuve de ses qualités physiques pour échapper aux policiers allemands. Le danger vient également du ciel. En septembre 1943 Nantes est frappé par de terribles bombardements qui obligent une bonne partie de la population à évacuer la ville. A. Raab, sa fiancée et les parents de celle-ci vont se réfugier à Treillières au village de La Sionnière. Il sympathise avec quelques familles des villages voisins (Jaudinière, Garambeau) et rend de nombreux services : travaux dans les champs, bricolages divers. Il initie les jeunes au football et le soir les retrouve dans les caves pour chanter au son de l’accordéon et refaire le monde autour d’un verre.

En août 1944 A. Raab revient vivre à Nantes. Dans la ville libérée il croise un jour Pierre Lautrey journaliste au Phare de la Loire, devenu La Résistance de l’Ouest, et dirigeant du Football Club de Nantes, créé un an plus tôt, qui le persuade de venir s’entrainer avec l’équipe dirigée par Aimé Nuic.  Pour retrouver la forme A. Raab s’oblige tous les soirs à courir de la place Zola, le quartier où il habite, à Basse-Indre et retour en faisant du fractionné. A ce rythme il trouve bientôt sa place au FCN dont il devient, à 31 ans, un élément moteur. A partir de ce moment son histoire se confond avec celle du club : joueur de 1944 à 1946 ; joueur et entraîneur de 1946 à 1949 ; entraîneur en 1955- 1956 ; directeur sportif de 1956 à 1961.

            Il y a une vie après le foot. A. Raab ouvre un magasin de sport, rue Racine à Nantes « Raab sports ». Il y vend ballons, maillots… et des raquettes de tennis. Le tennis, un sport qu’il découvre à l’âge de 48 ans auprès de ses clients. Il prend une licence au SNUC et, pour se mettre à niveau, installe un terrain de tennis dans sa maison de campagne à Oudon. Les progrès sont fulgurants : deux ans après il est dans l’équipe seconde du SNUC et, en 1973, il est finaliste du tournoi international de Roland Garros, dans la catégorie vétérans.

Antoine Raab n’a jamais oublié ses amis de Treillières qui l’ont accueilli pendant l’Occupation. Il vient régulièrement les visiter, paie leurs frais d’hospitalisation quand ils sont démunis, offre des chaussures de football aux jeunes…

Cet amoureux du ballon qui fréquenta jusqu’à la fin de sa vie les tribunes des stades nantais ne se reconnaissait plus dans le football des années 1990 : « On n’a pas le droit de donner autant d’argent aux footballeurs professionnels quand il y a autant de misère. Je ne peux pas être d’accord après l’éducation et les souffrances que j’ai eues ».

            Ce grand footballeur, ce grand résistant, ce grand humaniste s’est éteint à Nantes le 12 décembre 2006.

                                                                                              Jean Bourgeon

 

Sources :

Memoirescanaris (site internet)

Presse-Océan du 15 novembre 2001

Radio France Loire Océan 1995

Témoignages de Marie-Annick Brard-Barreau et Donatien Nozay